Les câbles sous-marins numériques sont « la matérialisation d’un flux d’échange qui existe déjà dans d’autres façons », explique Jean-Luc Vuillemin

Americas 2 et Kanawa aux Antilles-Guyane, Fly-Lion 3 à Mayotte, IOX et Metiss à La Réunion ou encore, Gondwana en Nouvelle-Calédonie et Manatua en Polynésie, les câbles sous-marins en Outre-mer se multiplient pour répondre aux besoins croissants de connectivité que l’on observe à l’échelle mondiale. Mais que sait-on sur ces câbles sous-marins tirés sur des milliers de kilomètres sous l’Océan ?

Les câbles sous-marins numériques sont « la matérialisation d’un flux d’échange qui existe déjà dans d’autres façons », explique Jean-Luc Vuillemin

Jean-Luc Vuillemin, Directeur réseaux et services internationaux d’Orange, nous explique l’intérêt de ces câbles, les étapes de réflexion qui mènent à leur réalisation, leur fragilité face aux activités humaines et aux aléas géologiques, et les mécanismes de flux qui structurent l’internet mondial, des États-Unis à l’Asie en passant par l’Europe, l’Afrique et le continent Sud-américain. 

Fin 2018, Orange a fait atterrir le câble sous-marin numérique Kanawa en Guyane et en Martinique, puis Fly-Lyon 3 à Mayotte en début 2019 : Quels sont les futurs projets de câbles en Outre-mer ? Il y a notamment le câble Americas 2 qui va arriver en fin de vie et il semblerait que la question de son remplacement se pose déjà…

Jean-Luc Vuillemin : Je voudrais d’abord replacer cela dans le cadre plus global de notre stratégie en matière de câbles sous-marins pour les Outre-mer, elle est triple. En premier lieu, c’est d’assurer un minimum de deux câbles sur toutes les localisations Outre-mer. Ce n’était pas le cas pour la Guyane et Mayotte puisque ces deux collectivités n’étaient desservies que par un seul câble, même si en Guyane il y a un deuxième système plus compliqué passant par le Surinam mais qui n’est pas d’une fiabilité à toute épreuve et d’une capacité un peu limitée. Donc, mon premier point était d’avoir sur tous les territoires ultramarins deux câbles au minimum de manière à assurer la redondance.

Le deuxième point de notre stratégie, c’est d’assurer une capacité suffisante pour permettre la montée en débit des usages guidés par deux phénomènes essentiels : l’arrivée de la 4G et le déploiement de la fibre. Ces deux usages conduisent à un accroissement du trafic et de la bande passante générée par chacun des abonnés. Cela se répercute sur les besoins de connectivité et il faut que les câbles sous-marins que nous mettons en place disposent des capacités nécessaires pour permettre la montée en débit des territoires dans une perspective à plusieurs années.

 

Le troisième point est d’assurer le renouvellement des infrastructures anciennes puisque certaines d’entre elles arrivent au bout de leur durée de vie économique : c’est le cas effectivement d’Americas 2. C’est un très beau câble mais qui arrivera en bout de durée de vie d’ici 6 à 7 ans. Compte tenu des délais nécessaires pour relancer et réaliser un projet de câble, de l’ordre de 4 ans, il y a effectivement un certain nombre d’infrastructures sur lesquelles il convient de se pencher, comme Americas 2.

Sur La Réunion, on a déjà deux câbles en service et on voudrait mettre un troisième. C’est quelque chose qu’on regarde, il y a également le câble Metiss qui devrait arriver donc on se pose la question : est-ce qu’on prend de la capacité sur Metiss, est-ce qu’on utilise d’autres câbles sur la zone ou est-ce qu’on relance un projet par nous-même ? C’est quelque chose qu’on regarde attentivement. Il y a aussi le cas d’IOX qui fait face à quelques difficultés financières : est-ce qu’on le re-motorise, est-ce qu’on le fait atterrir à La Réunion ou est-ce qu’on réalise une interconnexion entre IOX qui devrait arriver à Maurice et La Réunion en utilisant Lyon ? Ce sont des possibilités.

Sur ce possible 3ème câble à La Réunion : l’île est actuellement reliée à l’Afrique australe d’une part et au continent asiatique d’autre part, est-ce l’Australie pourrait être un nouveau terrain, une possibilité ? 

Aujourd’hui, cela parait peu probable. Un câble, c’est la matérialisation d’un flux d’échange qui existe dans d’autres façons. C’est un échange d’information : par exemple, entre la France et les États-Unis, il y a beaucoup de câble parce qu’à peu près 80% du trafic des internautes français part vers les États-Unis. Ça correspond à un flux économique, un flux culturel, un flux d’échanges important. Force est de constater qu’aujourd’hui, il n’y a pas un flux d’échange extraordinaire entre La Réunion et l’Australie : ce sont des pays qui ont deux langues différentes et l’Australie, en matière d’échange, génère du trafic vers le reste de l’Asie dont Singapour et vers les États-Unis. Les nouveaux câbles qu’on voit arriver en Australie sont plutôt des câbles qui remontent vers les États-Unis.

Par ces câbles, Orange apporte du débit sur les territoires, mais ces derniers sont-ils équipés ? Je pense notamment aux prises FTTH ? 

Ce que je peux dire en tant que Directeur des réseaux, c’est que quel que soit le territoire, il y a toujours des progrès à faire en matière d’équipement de la population. Même en France hexagonale, il y a des territoires pas assez connectés et Orange travaille à l’amélioration de la situation. De toutes les façons, il y a une tendance globale qui est l’augmentation des besoins des populations en matière de bandes passantes. Je suis en bout de chaîne et mon métier est de faire en sorte que les réseaux internationaux ne soient jamais une contrainte pour les opérateurs nationaux.

En mars 2018, il y a eu une rupture du câble Americas 2 en Guyane, entraînant une coupure internet importante. Est-ce que ce sont des incidents fréquents, récurrent ?

Ce sont des incidents fréquents et dans la nature des câbles sous-marins. C’est une infrastructure qui a une bonne disponibilité de service de manière générale. Mais c’est une infrastructure qui repose au fond de la mer sur des milliers de kilomètres sans aucune surveillance particulière. Il y a forcément des arrachages de câbles par des ancres, des chaluts, des tremblements de terre sous-marins, … C’est pour ça qu’il faut au minimum deux câbles. Avec un câble, la situation n’est pas satisfaisante, c’est à partir de deux qu’on commence à respirer. Trois câbles, c’est encore mieux.

Ces incidents sont néanmoins des choses qu’on essaye d’anticiper dès la conception du câble. Prenons l’exemple de Kanawa en Guyane qui part d’abord au large pour aller chercher de la profondeur le plus rapidement possible avant de tourner et remonter vers la Martinique. Le plateau guyanais descend très lentement, et on a cherché à mettre le maximum de profondeur et d’eau possible pour qu’il soit protégé. Quand le câble reste en faible profondeur, on va l’enterrer le plus profond possible de manière à ce que la probabilité qu’une ancre accroche le câble soit relativement faible. Sur son chemin, on a ensuite identifié une zone de pêche importante et on a conçu le câble de façon à le protéger par des torrents métalliques, ce qui élargi le câble passant d’un diamètre standard à 1,4 cm à 8 cm, parfois 12 cm. Il faut savoir que le câble est toujours réalisé sur mesure pour un trajet particulier et on va le protéger par anticipation dans le design du câble. Maintenant, cela ne veut pas dire qu’à la fin il ne sera pas accroché par quelque chose.

 

Ce qui est spécifique aussi aux câbles sous-marins, c’est que 9 fois sur 10 lorsqu’il y a un souci, on va envoyer un navire. Là aussi, il y a forcément un délai pour la réparation. Lors de l’incident de mars 2018 en Guyane, il a fallu envoyer un câblier et le plus proche était à quatre jours de mer, à Curaçao.

En Outre-mer, ces coupures peuvent-elles résulter d’actes volontaires, malveillants voire terroristes ? Les câbles sont aussi un enjeu de géopolitique… 

Bien sûr. Un câble sous-marin est très difficilement protégeable. Les militaires ont des techniques de détection : il existe des câbles spécifiques avec des capacités d’observation du milieu marin qui alertent. Mais ce sont des câbles utilisés dans des applications militaires et fait pour détecter des sous-marins ou des navires dans des zones sensibles.

Il y a une prise de conscience au niveau mondial de la dépendance de notre économie aux câbles sous-marins. J’ai cité l’exemple des flux d’échanges entre la France et les États-Unis reliés par 12 câbles : ce n’est pas beaucoup et il serait tout à fait possible dans des situations de crise, de conflits ou même pour des actes de sabotage de porter atteinte à ces infrastructures. La seule vraie solution c’est la multiplication des infrastructures et c’est pour cela que nous essayons d’avoir le plus de câbles possibles car plus il y a de câbles, plus la coupure est difficile. D’autant que c’est une infrastructure de plus en plus essentielle à l’économie.

Je reviens sur Kanawa présenté comme un câble « 100% Orange », pourriez-vous nous expliquer ? Il me semble qu’Orange maîtrise à la fois la pose, la création du câble ? 

Le financement est 100% Orange, cela ne veut pas dire que son utilisation est 100% Orange. Quand on parle de câbles sous-marins et d’Orange, on pense souvent à Orange Marine. Mais Orange Marine n’est pas l’activité de câble sous-marin d’Orange. La décision de faire un câble partant d’un point A à un point B pour couvrir un besoin vient des Réseaux internationaux et longues distances d’Orange. Par nature, on préfère faire des projets en association avec d’autres structures, parce que c’est plus économique, cela permet de partager les coûts, les risques, … Mais quand je ne trouve personne, ce qui peut être le cas car l’activité des câbles n’est pas forcément une activité rentable, on le fait seul.

Une fois qu’on a pris la décision de faire seul ou avec quelqu’un d’autre, la question qui vient c’est : comment on fait ? il y a plusieurs étapes. D’abord une partie d’ingénierie : quelle route prendre ? Quelle capacité pour le câble ? Où va-t-il aller ? Pour savoir quelle route prendre, on va envoyer un navire océanographique qui va cartographier les fonds marins sur différentes routes et c’est à partir de là qu’on va concevoir le design du câble et le commander auprès des fabricants, qui vont le réaliser sur mesure et sur la base des spécifications qu’on a livré. Une fois réalisé, il va falloir poser ce câble et pour le faire, nous disposons d’un outil privilégié qui est une flotte de navires réunis dans une société : Orange Marine. Cette société nous donne une indépendance stratégique dans le domaine des câbles sous-marins qui est essentielle.

 

Lorsqu’on a pris la décision de faire Kanawa, il s’est passé moins de deux ans entre le moment de la décision et son entrée en service, contre quatre pour des délais standard. On n’aurait jamais pu faire cela si on n’avait pas nos propres capacités de pose. Aujourd’hui, le nombre de navires de pose est en dessous des besoins mondiaux. Les plannings de charge sur 2019, 2020 et début 2021 sont déjà pleins. Le fait d’avoir notre propre flotte de navire est une autonomie, une capacité stratégique à réaliser les projets qu’on veut faire, où on veut les faire et dans l’échelle de temps qui est la nôtre. Et c’est pareil dans la maintenance.

Géographiquement, où peut-on situer les flux d’échanges les plus importants ? Est-ce que c’est entre l’Europe et les États-Unis ou les États-Unis et l’Asie ? 

C’est une bonne question. Ça dépend beaucoup de la façon dont sont conçus les écosystèmes internet des pays. Je prends l’exemple de la Chine : ce n’est pas un internet qu’il y a en Chine, c’est un intranet national. La Chine a localisé toutes les applications et données utilisées par ses internautes en Chine. Si vous faites une requête sur Baidu en Chine, votre requête reste en Chine, ce qui n’est pas le cas d’une requête Google faite en France et qui a de bonnes chances d’être traitée aux États-Unis. La Chine n’est absolument pas dépendante de flux longue distance, elle a une politique de localisation des données sur son territoire qui est extraordinairement forte. Un autre pays un peu moins avancé et qui met en place une politique similaire : c’est la Russie, où il y a aujourd’hui une loi qui vous impose de localiser vos données sur le pays. De ce fait, les flux de données qui sortent de ces pays sont assez faibles.

Les pays qui sont réellement connectés à l’internet mondial et qui ont besoin de ces flux, c’est essentiellement l’Europe, les États-Unis, une partie de l’Asie. Je dis souvent que pour comprendre comment fonctionne internet, il faut prendre une carte du monde et mettre les États-Unis au centre parce que l’internet mondial est centré sur les États-Unis. Ce qui veut dire que les câbles sous-marins sont le reflet de cette structure de l’internet : énormément de câbles partent des États-Unis, soit vers l’Europe, soit vers l’Asie. Ce sont les deux grosses routes mondiales de l’internet. Après il y a les flux qui descendent vers l’Afrique, quelques-uns qui font Europe-Asie et qui sont essentiellement des flux business, et il y a aussi les flux entre Amérique du Nord et Amérique du Sud puisque les pays sud-américains sont très dépendants des États-Unis sur l’internet.

Il y a une région au monde où Orange est très peu implanté, notamment au niveau des câbles, c’est le Pacifique. Pourquoi ? 

Nous n’avons pas de besoin opérateur dans le Pacifique. Les Collectivités d’Outre-mer ont leur propres compétences télécoms donc ils font leurs propres câbles quand ils en ont envie. Par exemple en Nouvelle-Calédonie, il y a un appel d’offre pour raccorder la Collectivité sur un nouveau câble, piloté par l’Office des postes et télécommunications calédonienne. Ils peuvent nous demander un petit coup de main technique pour les aider à analyser un point particulier du cahier des charges. A Wallis et Futuna, nous opérons une station de câble sous-marin mais c’est une prestation commerciale que nous faisons pour l’Office des postes et télécommunication de Wallis et Futuna.


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